Travail, artisanat et accomplissement

La récente lecture de l’excellent article de Philippe Silberzahn (Est-il nécessaire de vouloir bâtir une cathédrale pour donner un sens à son travail ?) a nourri chez moi une réflexion quant à la question du sens à donner à son métier.

Ayant moi-même choisi de prendre une fonction « méta » pour accompagner des personnes travaillant en entreprise dans une logique de bien-être et d’efficacité, je ne comprends que trop bien cette problématique que l’on peut rencontrer en ces lieux.

Mes diverses pratiques artisanales, de bien-être, de yoga ou encore martiales tendent à renforcer la valeur de certaines notions certainement un peu convenues, mais -je le pense- centrales dans la fameuse recherche de sens tant convoitées par les entreprises : en particulier l’amour du travail bien fait.

Philippe, d’ailleurs en parle dans l’article : « Ce sens peut parfaitement venir du travail lui-même : le plaisir du geste, la satisfaction de réussir le découpage de la pierre, de s’améliorer de jour en jour, de maîtriser une technique complexe, d’être reconnu par ses pairs ou ses clients pour la qualité de son travail, le plaisir de travailler au sein d’une équipe et de la voir fonctionner et accomplir un résultat collectif, si bassement matériel qu’il soit jugé par les professeurs de morale. J’ai moi-même souvent éprouvé ce sentiment indéfinissable de grande satisfaction dans des tâches par ailleurs assez prosaïques. »

Or, dans une démarche de vision globale, j’ai souvent remarqué que les dynamiques de groupe étaient très occupées autour du projet d’entreprise, dans une vue « macro », oubliant probablement la perspective individuelle, ou pourrait-on dire « micro ».

Quel sens dans l’entreprise ?

Comme je l’avais évoqué dans un de mes précédents articles (La RSE, grande gagnante de l’après-confinement ? https://rel-action.fr/2020/07/17/la-rse-grande-gagnante-de-lapres-confinement/), le monde de l’entreprise se retrouve aujourd’hui dans une situation où un changement d’habitudes se fait sentir.

En premier lieu, la jeune génération (celle née après 1995), souples, connectés, mobiles cherchent de plus en plus l’épanouissement professionnel cohérente avec leurs valeurs, lesquelles semblent souvent déconnectés avec celles de l’entreprise. Ils rencontrent donc souvent des difficultés à s’épanouir dans les grands groupes car ils ont l’impression qu’on ne leur offre pas leur chance.

En deuxième lieu, les entreprises utilisent encore trop souvent les vieilles méthodes pour « manager » ses collaborateurs : l’usage à outrance d’indicateurs de performance, qui fait perdre le sens du travail et de ses vertus pour le remplacer par un conditionnement mental trop souvent délétère.

Vincent de Gaulejac avait d’ailleurs réalisé une conférence extrêmement probante sur le sujet :

C’est d’ailleurs essentiellement la raison pour laquelle je me méfie souvent des pseudo-épanouissements dans des équipes commerciales ou de groupe, comme par exemple l’obtention de chiffres ou de contrats. Bien souvent, derrière ces belles réussites se cachent des jeux égotiques peu avouables*.

Comme le dit d’ailleurs Philippe : « comme l’humanisme, il faut au contraire opérer un grand retour de l’extérieur vers l’intérieur et permettre à chacun de donner le sens qu’il souhaite à son action, et de cocréer ce sens collectivement, sans considérer comme une nécessité que cela passe par une cathédrale »

Oui, mais comment faire, en particulier dans le cadre de l’entreprise ?

La part personnelle et la part du groupe

L’enjeu se joue surtout sur le rapport que nous tous, nous entretenons entre notre éthique et la morale.

J’adopte ici l’idée de Ricoeur selon laquelle :

  • L’éthique est une affaire personnelle, à travers de laquelle je cherche l’accomplissement de ma vie. On va retrouver à l’intérieur entre autres nos valeurs et nos désirs.
  • La morale est une affaire collective, à travers de laquelle nous cherchons des bases communes à un « vivre ensemble ». On va retrouver à l’intérieur entre autres la narration d’une histoire commune et la recherche d’identités collectives.

Or, quand je lis l’article de Philippe, je vois en filigrane cette question qui se profile : si mon épanouissement passe par faire du pain, pourquoi la société viendrait-elle opposer une hiérarchie morale en prétendant que le plus important tient plutôt dans les choses sacrées que dans les choses matérielles (cathédrales vs boulangeries).

Et si cette question n’était pas plutôt une déformation de point de vue, un modèle mental « à la française » ?

Dans cette vision jacobine, très centralisée, on pourrait retrouver les germes de cette approche au travers par exemple de ces « grands plans quinquennaux » qui sont réapparus depuis peu, et qui, il faut le souligner, donne une orientation à la stratégie industrielle française. La vision de la cathédrale en somme.

Pour parfaire une approche globale, il manque probablement les attentes des gens qui « sont au fournil », et qui, une fois motivée, peuvent se révéler d’une efficacité redoutable !

C’est par exemple le pari que s’était lancé le groupe Lyreco en 2017-2018 : « La composition des nouvelles équipes commerciale s’était appuyée sur une démarche d’écoute interne des préférences des salariés et de partage de la vision d’entreprise. Elle s’était accompagnée d’un plan de formation et de nombreux dispositifs RH et de communication. Cette évolution avait permis à la fois de maintenir l’emploi et d’offrir aux commerciaux Lyreco de nouvelles perspectives d’évolution. » (Sources : http://www.infoburomag.com/lyreco-redeploie-force-commerciale-france/)

A la sortie : plus de 80% des salariés avaient pu être replacés dans des fonctions correspondant à leurs souhaits et à leurs attentes.

L’esprit de l’artisanat

Il y a des pays dans le monde où les enjeux du « travail bien faits » ont une place prépondérante dans la part du métier, en particulier au Japon.

Je vous renvoie à cette vidéo de Pierre Nadeau qui donne une vision étonnante de la culture japonaise vue au travers du prisme de la ferronnerie :

Ce forgeron est parti en Asie pour apprendre la forge traditionnelle. A partir de 2min22, celui-ci nous parle de la différence d’approche entre Japon et occident. Et pour lui, celle-ci tient essentiellement au fait que le Japon est avant tout un pays d’artisanat !

Or, la France (en particulier) possède une tradition d’artisanat extrêmement riche qui a fait et fait encore notre renommée dans de nombreux domaines, souvent assimilés au luxe.

Du reste, le fait de « bien faire son travail », de « porter une attention particulière au savoir-faire », de « répéter le geste en vue d’une amélioration continue » ne sont-ils pas des choses propres à l’artisanat et que nous pratiquons déjà sans le savoir en cuisine ou au jardin ? 😉

Il ne nous viendrait pas l’idée de venir dénigrer de tels pratiques, mêmes si celles-ci se placent souvent dans un cadre de hobbies.

Or, un boulanger qui travaille bien, tout comme un restaurateur, cela finit par se savoir. Mais qui a l’idée du travail fournit en amont pour arriver au résultat ?


Le mot « kung fu » en chinois signifie quelque chose comme « travail bien fait », « bel accomplissement ».

Wikipedia nous dit que « l’on peut ainsi dire de quelqu’un qu’il possède le « gong fu » en gastronomie, le « gong fu » en peinture, ou le « gong fu » en musique, etc. On désigne également par « gong fu cha » (工夫茶, gōngfuchá) l’art du thé. »

Pourquoi dès lors ne pas rechercher le gong fu dans son travail ? 😉

Récemment, Sophie Girard & Jean-Olivier Allègre ont signé un très beau papier sur la « bienfacture ». (Ici : https://www.parrhesia.fr/blog/eloge-bienfacture).

Ils écrivent cette très belle phrase que je vous partage : « La bienfacture est le signe de personnes passionnées par leurs métiers ; de ces personnes qui n’ont jamais « fait le tour » de la question et du métier. Ils savent que la profondeur du métier est liée non seulement à la MAITRISE TECHNIQUE mais aussi à la MOTIVATION et au SENS que l’on place dans ce que l’on fait. »

Conclusion

La question du sens au travail est une question complexe qui nous plonge dans des considérations impliquant notre propre rapport au travail.

Peut-être qu’avant de demander à l’entreprise de nous donner du sens, il pourrait être judicieux de regarder quel travail donne du sens à notre vie ?

Ce sens n’est pas forcément lié à des grands idéaux, mais peut-être tout simplement à l’amour de bien faire, apportant une réelle satisfaction personnelle.

La conjoncture actuelle est pour moi une opportunité de retrouver le « sens de l’artisanat » qui nous fait actuellement défaut, et qui peut justement mais qui pourtant fait intrinsèquement partie de notre ADN commun.

En attendant, portez-vous bien et n’oubliez pas de respirer !


* Pour les intéressés, Eugène Enriquez a beaucoup travaillé sur le sujet.

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