Fragilité et Silence

Il y a quelques temps, Heidō Meriadec nous a offert sur les bonnes plates-formes une série de podcasts décrivant les préceptes de son école : l’Hermitage invisible

Son école est basée à Soultz, en Alsace et propose diverses activités (Tuina, méditation en conscience, etc.)

Elle s’appuie sur une éthique visant à cheminer vers un mieux-être global, en tissant des ponts entre tradition spirituelle, recherche scientifique et humanité (https://massagechinois-alsace.jimdofree.com/qui-suis-je/).

Les émissions en podcast proposent une lecture du bouddhisme zen, au travers de grandes thématiques telles que le pinceau de l’esprit, la présence silencieuse, la fragilité, etc.

Les épisodes sont très bien rythmés, avec des durées et des sujets variés, conférant un effet de nouveauté à chaque épisode.

Récemment, j’ai pu écouter coup sur coup deux thèmes dédiés au Silence qui voit, puis à la Merveilleuse fragilité.

De prime abord, ces deux sujets peuvent sembler distincts, séparés. Et pourtant, ils constituent deux faces d’une même pièce, centrale dans les philosophies orientales ou occidentales, ainsi que dans de nombreuses approches qui nous ramènent aux sujets de la vie, de l’ego, du Soi

La merveilleuse fragilité

Cet épisode traite de la question de la fragilité, et plus spécifiquement celle de la vie humaine.

Avec une comparaison astucieuse entre la solidité d’une montagne et la vulnérabilité d’une fleur, Heidō nous questionne sur l’essence de notre véritable nature : réside-t-elle dans notre capacité à nous transformer en roc, et ainsi à mieux résister aux aléas de la vie, ou au contraire à rester fragile ?

Cette question nous amène à comprendre autrement certains gestes du yoga, profondément enraciné dans la vie même du Bouddha : lors de ses enseignements, celui-ci faisait tourner une fleur entre son index et son pouce, symbole que la vie est tendre, vulnérable, et que c’est bien cela qu’il s’agirait de cultiver.

Or, ce geste est resté pour tous les pratiquants de yoga, lorsque nous posons en contact le pouce et l’index dans la célèbre Ajña Mudra.

Même si de prime abord, l’antagonisme entre « montagne » et « fleur » semble évidente, la réalité est beaucoup subtile qu’elle n’en a l’air.

En premier lieu, il nous semble évident que la vie vaut plus que de se durcir. Bien entendu, nous avons tous lu ou entendu les préceptes de telle ou telle personne qui nous enjoint à exprimer notre vulnérabilité, pour la ressentir comme une véritable force : ce genre de propositions pullulent sur les réseaux sociaux.

Mais au fond, au-t-on vraiment envie d’adopter une telle posture ? Un œil taquin ou une oreille attentive qui observerait et écouterait les dires des uns et des autres pourraient assez vite déceler les faux semblants.

Hier encore, j’ai pu lire : « il faut évoquer le sujet de la vulnérabilité car c’est la vrai Puissance » (avec un P majuscule !)

La fragilité ne s’expose pas, elle se devine au travers des fragrances, des tâches de couleurs, ou dans cette ambiance particulière qu’elle diffuse.

Une montagne n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle se pare de fleurs ; mais il est aisé de troubler un tel équilibre instable : Il faut du temps et de l’énergie pour que le cœur d’un massif s’imprègne des racines de tendresse.

Et pourtant le jeu en vaut la chandelle : c’est la seule voie qui rende possible le passage de la dureté d’un roc inanimé vers la richesse de la vie, car accepter sa fragilité permet de nous sentir vivant.

Une telle opération prend du temps : restons humble et honnête avec nous-même, et installons-nous dans une forme de justesse où cette vulnérabilité sera présente sans forcément nous placer en situation de danger ou d’inconfort.

A mesure que le travail se fera, les racines plongeront de plus en plus profondément pour permettre de polir la roche et mieux la convertir en son sein. Plus les couches de vie seront denses, plus les aléas du quotidien ne feront qu’effleurer la surface sans atteindre les racines.

Le silence qui voit

Comment travailler cette fragilité ?

Bien sûr, on serait tenté de vouloir travailler sur ce point, par exemple en pensant régulièrement à la fragilité de la vie, du monde, etc.

Or, une telle action fait trop intervenir la sphère des pensées : elle nous renvoie sans que nous en prenions conscience vers des stratégies que notre mental met en place pour nous empêcher de cheminer correctement vers une voie de simplicité.

Sur ce sujet, les méditants ne sont pas épargnés non plus ! Comme évoqué dans mon ouvrage Manifeste pour méditer au quotidien (P.216), Un article publié en 2020 dans le European Journal of Social Psychology met en lumière un paradoxe entre le sentiment de suffisance et certaines formes de travaux spirituels, comme la méditation pleine conscience.

Dans le résumé, on peut lire que les routines et entrainements spirituels sont supposés réduire l’autodépassement de soi, mais peuvent avoir l’effet paradoxal de stimuler le sentiment de supériorité. Ils peuvent donc opérer comme un autre outil d’autodépassement et fortuitement contribuer à développer son amour-propre en le rendant dépendant de cette réussite spirituelle.

Cet exemple met en lumière la capacité de nos pensées pour créer une sorte d’auto-mythologie autour du développement d’une force spirituelle grâce à la méditation, qui nous rendrait supérieurs aux autres…

Dans son podcast, Heidō Meriadec nous fait une proposition : le regard nu.

Cette terminologie est ce que l’on retrouve dans le yoga au travers de différents noms : « ambiance intérieure », « qualité d’écoute », « conscience témoin », etc.

Ces termes désignent une propriété déjà décrite chez Schopenhauer, Pascal, Montaigne, Sénèque, Epicure… Il s’agit d’une forme de félicité. Par « félicité », on désigne le fait qu’une fois notre corps-esprit « repu », le silence, la joie se fasse en nous.

Il s’agit là de trouver en soi la quiétude du cœur pour survoler les écueils décrits par les philosophes qui nous font passer par des états de souffrance, de manque, d’ennui, etc.

(Par exemple, Schopenhauer l’évoque avec brio au travers de sa célèbre citation : la vie oscille comme un pendule, de droite à gauche : de la souffrance à l’ennui)

Dans le yoga tantrique traditionnel, cet élan part du cœur, car c’est là que siège le Hamsa, symbolisé au travers d’un cygne, « semblable à une flamme immobile en un lieu sans vent ».

Il n’y a que dans le calme et le silence que l’on peut entendre les murmures de cette intelligence qui écoute, sans rien vouloir ni rien attendre.

Le rapport avec le questionnement central de Montaigne (« que sais-je ? ») semble évident.

Séance type

Il existe une multitude de moyen de goûter à cet état. Heidō Meriadec en propose quelques-uns dans son podcast que je vous conseille vivement d’écouter.

Dans cet article, je vous propose une version plus typée yoga : la respiration 1-4-2.

Pour commencer cette pratique, le mieux est de s’assoir en tailleur. Pour soulager le bas du dos, vous pouvez utiliser une sangle qui passerait le long des genoux et derrière la colonne. Cet exercice se fait en silence, avec le minimum de stimuli extérieurs.

Une fois que les conditions sont réunies, vous pouvez commencer la respiration :

  • 1 temps pour inspirer
  • 4 temps en rétention à plein
  • 2 temps pour expirer
  • Etc.

Ce processus est à répéter pendant 12 minutes ; l’idéal à atteindre étant 24 minutes.

Lors de mes séances de yoga, nous partons souvent sur 4 secondes d’inspiration, 16 secondes en rétention, puis 8 secondes d’expiration. En séance collective, il est assez rare de dépasser 4 minutes de pratique.

Si vous vous sentez à l’aise, vous pouvez augmenter les durées. Avec les bonnes conditions, il m’est quelquefois arrivé d’emmener les élèves de yoga sur des rythmes en 8 – 32 – 16, ce qui apportent généralement de beaux états méditatifs.

Cette respiration reste un outil : elle ouvre une porte vers cette qualité de silence et intégrer ainsi cette écoute silencieuse.

Montaigne, le plus zen des philosophes français

Tous les thèmes exposés préalablement, bien qu’ancrés dans une tradition bouddhiste et orientale, se retrouve à bien des égards au travers des Essais de Montaigne, comme dans le livre III, chapitre 9 :

« Je ne suis pas philosophe : les maux me pressent selon leur poids, et ils pèsent selon la forme comme selon la matière, et souvent plus. J’en ai une plus grande connaissance que le commun des gens : ainsi j’ai plus d’endurance. Enfin, s’ils ne me blessent pas, ils me heurtent.

C’est chose tendre que la vie, et facile à troubler. Dès le moment où j’ai le visage tourné vers le chagrin, si sotte soit la cause, j’excite la mauvaise humeur et la pousse de ce côté-là, et elle se nourrit ensuite et s’exaspère de son propre mouvement, en attirant et amoncelant une matière sur l‘autre, de quoi se nourrir.

L’eau qui tombe goutte à goutte creuse le rocher. Ces gouttières habituelles me rongent. Les tracas ordinaires ne sont jamais superficiels. Ils sont continuels et irréparables, particulièrement quand ils naissent des éléments du train de la maison, continuels et inévitables.

Nous empêtrons nos pensées avec les questions générales et les causes universelles et les façons dont est conduit l’univers, qui se conduit très bien sans nous, et nous laissons de côté notre cas […]

Disons maintenant que je séjourne bien chez moi le plus habituellement, mais je voudrais m’y plaire plus qu’ailleurs. Je ne sais pas si j’y parviendrai.

Je me contente de jouir du monde sans faire l’empressé, de vivre une vie seulement excusable et qui, seulement, n’est pénible ni pour moi, ni pour autrui. »

Avec ces quelques phrases, Montaigne expose-là toute notre humanité et le projet de toute pratique introspective, qu’elle soit bouddhiste, stoïcienne, yogique, montanienne, etc. : nous ne pouvons pas nous défaire de notre condition humaine, de sa tendresse et de sa fragilité.

Le mieux que nous puissions faire est de s’accepter comme nous sommes, dans notre vulnérabilité, puis laisser le silence intérieur favoriser une forme de dissolution des dissonances pour mieux habiter ce qui reste, à savoir l’essentiel.

Dans le Dictionnaire amoureux de Montaigne, André Comte-Sponville laisse la dernière de l’alphabet au « Zen », comme un clin d’œil pour rapprocher le sage gascon des maîtres japonais.

Comte-Sponville nous partage quelques citations au travers du monument que constitue « Les Essais » et qui nous éclaire sur la philosophie de Montaigne, dans une coloration d’un esprit zen à la française :

Tout contentement des mortels est mortel (Livre II, chapitre 12)

Mon métier et mon art, c’est vivre (Livre II chapitre 6)

Tant sage qu’il voudra, mais enfin c’est un homme : qu’est-il plus caduc, plus misérable et de néant ? (Livre II chapitre 2)

Cette dernière phrase est centrale à bien des égards. J’y reviendrai sans doute dans un autre article.

Conclusion

Au travers des écoutes de l’Hermitage invisible, Heidō Meriadec nous propose une lecture délicate, où chaque épisode apporte une coloration spécifique qui nous invite à une méditation. À travers ses podcasts, il ne s’agit pas seulement de transmettre des enseignements spirituels, mais de créer des espaces intérieurs propices à l’écoute de soi, à l’acceptation de notre humanité, dans ce qu’elle a de plus précieuse et de plus vraie.

La fragilité et le silence sont des voies qui nous mènent vers le vivant, dans toute sa complexité et son authenticité.

Au croisement du zen, du yoga, de la philosophie et de la vie quotidienne, cette approche nous rappelle que l’essentiel ne réside ni dans la performance ni dans la maîtrise, mais dans l’art de vivre avec lucidité, douceur et justesse.

Comme le propose Montaigne, Heidō Meriadec nous invite à « séjourner chez soi », dans cet espace intime où le silence devient clairvoyant et la fragilité, merveilleuse.

Bref, Si cela n’est pas déjà fait, je vous recommande chaudement la lecture de « L’Hermitage Invisible » !

Le lien des épisodes ici : https://open.spotify.com/show/67BFukMFCIZYC4QRbqM9DZ?si=da1150caaf0445aa

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